Les bases de la foi ecclésiologique orthodoxe


Le trait essentiel de l'Orthodoxie est, qu'elle unit ses fidèles dans une fois à laquelle JAMAIS rien n'a été ajouté, dont rien n'a JAMAIS été retranché, dans laquelle JAMAIS rien n'a été modifié, et qui est identiquement et absolument la même, telle qu'elle fut prêchée par les premiers disciples du Christ.

Notre coup d’œil devra donc être une synthèse, -non pas de l’Orthodoxie comme d’une branche quelconque du christianisme,- mais du christianisme lui-même, dont l’expression, selon la compréhension orthodoxe, se trouve être l’Eglise, la Sainte Eglise, non pas seulement comme motif de crédibilité, mais comme objet même de la foi. Ce qui veut dire qu’elle n’est pas du tout une construction déterminée par une question de droit, mais par la simple présence d’un FAIT. Ceci est caractéristique pour la compréhension orthodoxe.

L’Occident ne voit dans la chrétienté orthodoxe que « des églises », conception qui entraîne des erreurs immenses. Nous venons ici pour tâcher de vous faire saisir ce quelque chose que l’esprit occidental n’a pas aperçu, ce point vital qui est l’essence même de l’Eglise Une et Indivisible selon la conception orthodoxe. C’est l’Eglise Une et Entière, sans distinction de races et de nationalités, l’Eglise dans son UNIVERSALITE, que nous allons tâcher ici de rendre accessible à votre compréhension.



Vérité et unité de l’Eglise



Vérité et unité de l'Eglise (extrait)

Christos Yannaras


L’unification de l’existence et de la connaissance dans le fait de la relation personnelle est aussi la réponse de la théologie orthodoxe au problème de l’autorité de l’Eglise, problème préliminaire pour la théologie et la vie de la Chrétienté occidentale.

L’existence d’une « autorité » objective qui personnifie, exprime et enseigne, magistralement et infailliblement, la vérité de l’Eglise, a toujours été considérée en Occident comme une condition nécessaire pour garantir l’unité ecclésiale, c’est-à-dire pour dépasser la subjectivité et la division des tendances théoriques. Mais il est aussitôt évident que la recherche d’une autorité objective –autorité exprimant infailliblement la vérité de l’Eglise– présuppose en tout état de cause une conception positiviste de la vérité, c’est-à-dire une théorie de la connaissance ramenant la vérité à sa formulation objective. Ainsi est justifiée l’autorité du titulaire de l’infaillibilité, celui qui est chargé d’exprimer cette formulation.

Au contraire, pour l’Eglise et la théologie orthodoxe, la vérité et la connaissance de la vérité surpassent toute formulation conceptuelle objective, et c’est pour cette raison qu’il n’est même pas possible de poser la question d’une autorité objective, ni de déterminer un titulaire concret de cette autorité.



Pour l’Eglise orthodoxe, on ne peut épuiser la vérité dans la stabilité close d’une formulation objective, puisque la vérité est un fait dynamique, qu’elle est le mode d’existence du Christ et de l’Eglise, au-delà d’une identité formelle de l’intelligence et de l’intelligible. L’expression et la rédaction de cette vérité dans la Sainte Ecriture, dans les décisions des Conciles, dans les textes liturgiques et dans les écrits des Pères, « définissent » sans l’épuiser, l’événement de la « vie nouvelle » en Christ, le mode d’existence de la communion de saints, la perfection des saints, toujours « véritablement imperfectible ».

En tout état de cause, les « confessions » que l’Eglise a consacrées à sa foi et à sa vérité, et les décisions de ses Conciles œcuméniques, ont un caractères contraignant pour ses membres, ce qui signifie que l’expression des dogmes et des symboles ne peut être modifiée ou négligée sans mettre en danger l’authenticité de la vie ecclésiale ou le réalisme de l’événement du salut.

Mais l’événement du salut et de sa réalisation  dynamique dans les limites de la vie de l’Eglise précèdent toute formulation de la vérité du salut. Les dogmes du Concile sont des « termes » -bornes et définitions- de la vérité, que vit et incarne l’Eglise. Ils fixent les bornes entre la vie et l’incarnation d’une part, et d’autre part entre l’erreur et l’hérésie, c’est-à-dire la non-Eglise, le mode d’existence de l’homme selon la chute. Les « définitions » conciliaires et les « confessions » liturgique sont des « sym-boles » (assemblages) de la vérité, qui font se rencontrer (symballein) l’expérience personnelle et l’expérience commune, la vie de l’Eglise. Il n’est donc pas possible de les interpréter comme des « principes » abstraits, des idéologies et des concepts coupés de la vie.

Pour la même raison, il n’est pas possible que quiconque revendique le droit de formuler dogmes et symboles comme titulaire institué de plein droit, ou comme « principe » d’une autorité « a priori » autonome par rapport au tout du corps ecclésial. Et même si un Synode de la majorité des Evêques de l’Univers (oicouméné) se proclamait lui-même œcuménique, il doit aussi être reconnu comme orthodoxe  par la conscience du corps ecclésial pour que ces décisions aient un caractère contraignant pour la vie des fidèles et pour le déroulement de l’Histoire de l’Eglise. Il a existé des Conciles rassemblant de très nombreux Evêques, qui se sont proclamés œcuméniques, et qui ont été rejetés par le corps ecclésial, parce qu’il n’a pas reconnu dans leurs décisions l’expression sincère et véritable de son expérience de l’évènement du salut, tel que le vit et l’incarne l’ensemble du corps ecclésial.

Ce facteur indéterminable : la « conscience du corps ecclésial », ne renvoie pas à un principe rationnel de « majorité démocratique », mais à l’événement prioritaire du salut, avant même toute formulation de cet événement. Et il renvoie en même temps à une participation au mode d’existence de l’Eglise comme accès premier et fondamental à la connaissance de la vérité de l’Eglise.

Or la vérité de l’Eglise est un mode d’existence, et la formulation de cette vérité ne fait que « définir » le mode d’existence du Christ et de l’Eglise et de celui de l’homme d’après la chute (celui du péché-échec de l’homme). Pour cette raison justement, on ne peut fournir de critère quantitatifs pour une formulation et une expérience correctes de la vérité, mais seulement des critères d’universalité (catholicité) de la vérité. Un seul et unique membre de l’Eglise peut sauver dans sa personne et incarner dans sa vie la totalité de la foi et de la vérité le « Christ total », l’universalité du mode d’existence de l’Eglise. St Athanase le Grand, st Maxime le Confesseur, st Marc Eugenikos d'Ephèse sont, dans une certaine mesure, les témoins historique de cette sauvegarde universelle et personnelle de la vérité ecclésiale.

C'est cette universalité de la vérité qui explique encore mieux le facteur de la « conscience du corps ecclésial ». Quand un Concile œcuménique affirme avec assurance qu’ « il a semblé bon au Saint Esprit et à nous » (Actes 15, 28), il puise l’autorité et l’audace d’une telle formulation  dans le fait qu’il récapitule et qu’il exprime l’expérience et la conscience du corps ecclésiale tout entier. Car les Evêques, chacun en ce qui le concerne, sont porteurs de la vérité universelle du salut qui s’exprime par leurs bouches, telle qu’elle s’incarne en chaque Eglise locale. Ce n’est pas parce que l’Evêque a gravi le plus haut degré du sacerdoce, ce n’est pas parce que le Concile a un caractère officiel, que l’expression et la formulation correctes de la vérité de l’Eglise sont assurées, c’est par l’accord des Evêques du Concile avec l’expérience universelle du Corps de l’Eglise, c’est par la volonté et l’opération de la communion des saints, selon l’image du Prototype trinitaire.

C’est pour cela que les décisions des Conciles œcuméniques, décisions dogmatiques et canoniques, ne peuvent se ramener aux circonstances de l’époque, ou à des problèmes épisodiques ou contingents. Même les plus petits détails canoniques du fonctionnement ecclésial se rapportent en dernière analyse, tout autant que les définitions dogmatiques, au mode d’existence de l’Eglise, c’est-à-dire au mode d’existence de l’homme « selon la nature » et « selon la vérité », ils se rapportent à l’intégrité de l’existence humaine, à la totalité de l’espèce humaine. C’est cette vérité et cette authenticité universelles de la vie que « définit » et que sauvegarde la formulation des dogmes et des canons.  Ce qui signifie que la formulation des dogmes et des canons est un service universel de vérité et de vie, et non une attribution officielle d’un « principe » d’autorité « a priori ».

Christos Yannaras Vérité et unité de l’Eglise, ed. Axios, 1989, p.34-37 (traduction: Jean-Louis Palierne).





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